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Viols canins, sextoys thérapeutiques… des revues scientifiques piégées par des études bidons

Pour que le bodybuilding cesse d’être oppressif envers les personnes grosses, ne faudrait-il pas imposer une nouvelle discipline: le «fat bodybuilding», ou «bodybuilding pour obèse»? La thèse a tout d’une mauvaise blague ; elle a pourtant été publiée le 10 avril dernier – avant d’être retirée — dans «Fat studies», une revue universitaire anglosaxonne qui se consacre à l’étude de la perception du corps et des discriminations qu’elle induirait. Le canular était signé par une journaliste, Helen Pluckrose, et deux universitaires, James A. Lindsay et Peter Boghossian, respectivement docteur en mathématiques et professeur associé de philosophie. Dans un long article publié sur le magazine Areo, dont Helen Pluckrose est rédactrice en chef, les trois auteurs reviennent en détail sur la supercherie.

Dans leur collimateur, les «cultural studies» ou les «identitity studies»

Les trois auteurs entendent dénoncer la dérive à l’oeuvre, selon eux, dans des pans entiers de la recherche académique en sciences humaines. Dans leur collimateur, les «cultural studies» ou les «identity studies», toutes ces disciplines universitaires postmodernes qui ont émergé à la fin des années 1960. On y trouve en bonne place les «gender studies», les «postcolonial studies» ou les «fat studies»… Des disciplines que les auteurs regroupent sous le terme «grievance studies», ou «études récriminatoires».

«Une culture émerge dans laquelle seules certaines conclusions sont autorisées : comme celles qui désignent systématiquement la blancheur de peau ou la masculinité comme la cause du problème.»

James Lindsay

«Soyons clairs, nous ne pensons pas que les sujets comme le genre, la race ou la sexualité ne méritent pas d’être étudiés», explique James Lindsay dans une vidéo. «Le vrai problème, c’est la façon dont ces sujets sont actuellement étudiés. Une culture émerge dans laquelle seules certaines conclusions sont autorisées: comme celles qui désignent systématiquement la blancheur de peau ou la masculinité comme la cause du problème.» Ainsi, certains universitaires seraient prêts à publier n’importe quel travail de recherche, tant que celui-ci sert la cause qu’ils défendent. Et ce au détriment de l’éthique universitaire la plus élémentaire, dénoncent les trois auteurs.

Pour joindre la parole à l’exemple, ils ont donc écrit à partir d’août 2017 une vingtaine d’articles bidons qu’ils ont soumis à plusieurs revues universitaires dotées d’un comité de relecture par des pairs. Résultat: sept papiers ont été acceptés, et quatre ont été publiés. Dans le journal Gender, Place Culture, ils ont par exemple réussi à faire passer un papier intitulé: «Réactions humaines face à la culture du viol et à la performativité queer dans les parcs à chiens de Portland, Oregon».

Dans cet article, Helen Wilson (un nom d’emprunt) assure avoir passé un an à observer les «inconduites sexuelles» des chiens dans les parcs de Portland. Elle y dénonce une «culture du viol» omniprésente, et «lance un appel à prendre conscience de la façon dont les chiens sont traités sur la base de leur genre et de leurs comportements ‘queers’», et à traiter «le problème urgent» que «cette situation de viol chronique et pérenne» décrite dans les parcs de Portland pose pour les chiennes. L’article a depuis été retiré.

Combattre son «homohystérie» par l’usage d’un sextoy

À la suite de cette publication, l’expérience des trois auteurs tourne court. Les thèses du papier sont tellement extravagantes qu’elles provoquent de vastes moqueries sur internet, et attirent l’attention d’une éditorialiste du Wall Street Journal . Celle-ci tente de contacter «Helen Wilson» pour lui demander des précisions. Mais c’est James Lindsay qui lui répond, et lui confirme la supercherie qu’elle présentait. Entretemps, d’autres revues se sont fait piéger. Dans un papier accepté et publié dans Sexuality Culture, les trois auteurs affirment qu’un homme peut combattre son «homohystérie» et sa transphobie par l’usage d’un sextoy. Dans un papier accepté par Hypatia, un journal de philosophie féministe, ils avancent que les blagues ne devraient pas viser les groupes minoritaires comme les femmes et les LGBT.

Le même journal étudiait une autre proposition d’article particulièrement absurde, voire dangereuse: invoquant la discrimination positive appliquée à «l’intersectionnalité», les auteurs écrivaient que les garçons blancs au collège ne devraient pas être autorisés à parler en classe, ni même obtenir de réponses à leurs emails adressés aux professeurs.

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L’article évoque la possibilité de les «inviter» à «s’asseoir parterre» ou à «porter des chaînes factices sur leurs épaules, poignées ou chevilles pendant la durée du cours», afin de les confronter à la «fragilité privilégiée». Envoyé en relecture, le papier avait reçu des retours plutôt enthousiastes. «Les deux relecteurs anonymes d’Hypatia n’ont pas objecté que ces propositions de méthodes d’enseignement étaient abusives», relève l’éditorialiste du Wall Street Journal.

Une démarche critiquée

James Lindsay n’en était pas à son coup d’essai. En mai 2017, il avait fait publier un papier aussi bidon qu’incohérent dans un journal assez marginal, le Cogent Social Sciences. Par son article, titré «Le pénis conceptuel en tant que construction sociale», il entendait déjà démontrer les dérives de la recherche chez les «constructivistes radicaux». Mais son expérience avait été largement critiquée, dans la mesure où le journal en question, peu réputé, faisait payer les auteurs pour les publier.

Pour cette nouvelle expérience, les trois auteurs se sont fixé trois règles: ne pas payer pour publier, ne viser que les journaux les mieux classés parmi leurs pairs, et dévoiler immédiatement la supercherie si les relecteurs émettaient le moindre doute pendant le processus de validation. Leur coup d’éclat a cependant soulevé de nouvelles critiques: pour certains, cette supercherie aurait pu réussir dans bien d’autres domaines universitaires, et démontre en réalité le manque de sérieux généralisé des revues scientifiques censées être garanties par les pairs.

Mais pour les trois auteurs, le fond du problème est ailleurs. «La plupart des gens ne liront jamais la moindre production universitaire de toute leur vie», reconnaissent-ils dans Aeromagazine. Pourtant, «tous ces concepts finissent par arriver dans la culture», poursuivent-ils. Et de citer l’exemple de la notion de «white fragility» ou «fragilité blanche», forgée en 2011 par Robin DiAngelo. Par cette expression, l’universitaire américaine désigne le fait que les personnes blanches seraient devenues fragiles à cause de leurs privilèges, et se comporteraient comme des enfants gâtés quand ceux-ci sont remis en cause. Sept ans plus tard, en 2018, elle a décroché un gros contrat d’édition pour en faire un livre destiné au grand public. Progressivement, le terme s’installe dans le langage courant. Il est aujourd’hui largement utilisé sur les réseaux sociaux, où l’on ironise sur les «white male tears» (les larmes des hommes blancs), ou, la «white fragility» (fragilité blanche) de ceux qui oseraient remettre en cause cette nouvelle grille de lecture identitaire, uniquement basée sur la dichotomie entre les privilèges et l’oppression.

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