International

Pédophilie : les évêques chiliens démissionnent

De tels coups de tonnerre sont rares sous le ciel romain. On se souvient de la démission surprise de Benoît XVI le 11 février 2013, mais personne ne s’attendait après le communiqué plutôt apaisant du pape François publié jeudi soir 17 mai 2018 – au terme de quatre jours de réunions avec les 34 évêques chiliens convoqués à Rome pour démêler l’écheveau de scandales pédophiles – qu’ils donneraient leur démission en bloc le 18 mai au matin.

Mais, après tout, le Pape avait scindé cette réunion – qu’il avait fini par décider pour clore des mois d’une crise à rebonds – en deux parties: l’échange, puis le silence. Afin de donner le temps au «discernement» et à «l’examen de conscience».

Une méthode typiquement jésuite de gestion des problèmes qui a donc donné ce résultat aussi spectaculaire qu’inattendu, même s’il faut voir maintenant ce que le Pape va faire: reconfirmer tous ces évêques sur la base d’un strict recadrage, en choisir certains sans avoir la responsabilité d’en démissionner d’autres, repartir à zéro avec des hommes neufs.

Jamais en tout cas, dans l’histoire de l’Église catholique, on n’aura vu un tel acte collectif, décidé par les évêques eux-mêmes: la démission d’un épiscopat! Qui plus est, du fait de la reconnaissance d’une faute commune, et donc d’une responsabilité collective, et non par désaccord sur une question théologique ou ecclésiale.

On n’a pas fini non plus d’en tirer les conséquences au Chili, mais aussi pour d’autres épiscopats. Car la plaie, qui n’est pas exclusive à l’Église, de la pédophilie chez une minorité de ses prêtres, est partagée. Cette décision sans précédent pourrait donc en ouvrir d’autres.

Elle donne, en tout cas, le signal d’une «purification», voulue par le pape François et engagée par ses prédécesseurs, d’une Église contrainte par la force des choses et par le cri des victimes à faire le ménage chez elle.

Elle indique aussi une volonté très déterminée du Pape d’aller jusqu’au bout. Car, compte tenu de la culture très hiérarchisée de l’Église, la grave décision prise – et annoncée hors les murs du Vatican – par les évêques chiliens a forcément dû recevoir l’aval informel et préalable du Pape, qui a vu ainsi une porte de sortie à une crise d’une complexité rare.

En effet, cette démission collective ne vaudra que si elle est formellement acceptée par le Pape. Aucun évêque dans le droit canonique n’a le droit de se libérer de sa charge sans l’accord du Pape, qui la lui a confiée.

En clair, si François, la semaine dernière, avait une partie des cartes en mains sur le dossier chilien, il les a maintenant toutes, même si rien n’est encore réglé.

Un geste inouï

Mais d’où vient ce geste inouï? La cause de cette affaire est très ancienne, mais l’incendie est très récent puisqu’il remonte au voyage du pape François au Chili à la fin du mois de janvier 2018: si le pape François ne s’était rendu dans ce pays et s’il n’avait pas tenu les propos qu’il y a tenus, rien ne se serait produit.

La cause donc. Elle remonte aux années 70 et 80. Le père Fernando Karadima est curé d’une paroisse d’un quartier huppé de Santiago. Très charismatique, il attire beaucoup et suscite de nombreuses vocations: quatre personnes sont désormais devenues des évêques: Mgrs Juan Barros, Andrés Arteaga, Tomsilav Koljatic et Horacio Valenzuela.

Mais, au cours des années 1980, les accusations, systématiquement rejetées par la hiérarchie puis finalement reconnues, conduisent, en 2006, le cardinal Errázuriz, archevêque de Santiago, à retirer toute charge pastorale à ce prêtre. En 2010, les victimes comprennent qu’il n’a fait l’objet d’aucune sanction canonique. Ils le dénoncent alors par conférence de presse. Ce qui conduit le Saint-Siège en 2011 à le réduire à une vie de prière et de pénitence.

Mais l’affaire rebondit en 2015 quand Mgr Juan Barros, alors évêque aux armées, est nommé évêque du diocèse d’Osorno. Ce qui suscite une vive opposition au sein du diocèse. On l’accuse en effet d’avoir connu les agissements du père Karadima sans jamais les avoir dénoncés.

La déflagration se produit toutefois quand François, en janvier dernier, prend au Chili – et à plusieurs reprises – la défense de l’évêque Barros. Et surtout quand il récuse publiquement le témoignage des victimes du père Karadima.

Le tollé est tel que dès son retour il envoie une commission d’enquête. Elle livre début avril un rapport, de 2300 pages, plus qu’accablant. François, dans une lettre aux évêques chiliens, le 8 avril, pétri «de douleur et de honte», reconnaît «de graves erreurs» liées à «un manque d’information vraie et équilibrée». Il les convoque alors à Rome. Et accepte finalement de recevoir trois victimes du père Karadima, fin avril, au Vatican.

About the author

Bridgeward