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Google dans la tourmente après le licenciement de l’auteur d’un manifeste sexiste

Sundar Pichai a sans doute connu des vacances plus paisibles. Le PDG de Google est intervenu jeudi soir lors d’un évènement organisé par son entreprise à destination des jeunes femmes apprenant à coder. «Je veux que vous sachiez qu’il y a une place pour vous dans cette industrie et à Google», a-t-il assuré. «Ne laissez personne vous dire le contraire.» Ce discours, très suivi par les médias américains, n’avait rien d’innocent. Depuis une semaine, Google est le théâtre d’une violente polémique sur la diversité au sein des entreprises de nouvelles technologies. James Damore, un ingénieur qui travaillait au sein du géant du Web, a été renvoyé après avoir transmis à plusieurs collègues un texte remettant en cause la politique de discrimination positive de son entreprise.

Soutien de «l’alt-right»

Dans ce long texte, l’auteur estime que les hommes et les femmes sont «biologiquement prédisposés à préférer certaines choses et à avoir certaines capacités, et ces différences peuvent expliquer certaines disparités.» Il y juge les actions de discrimination positive inutiles et plaide pour une «optimisation» des différences supposées entre les sexes. «Les femmes sont plus intéressées par les personnes que par les choses, contrairement aux hommes», explique-t-il. «Il est possible de rendre un poste d’ingénieur davantage tourné vers l’humain, mais jusqu’à certaines limites.» James Damore dénonce enfin le «biais de gauche» de Google. «Quand on parle de diversité et d’inclusion, le biais de gauche de Google a créé une culture du politiquement correct qui réduit ses opposants au silence», estime-t-il.

James Damore

James Damore

James Damore a été renvoyé après la médiatisation de son texte. «Nous soutenons le droit de nos employés de s’exprimer, et une bonne part des arguments de ce manifeste pouvaient faire l’objet d’un débat», a expliqué Sundar Pichai, PDG de Google. «Mais une autre partie de ce document viole notre code de conduite et énonce des stéréotypes de genre blessants dans notre environnement de travail.»

L’affaire a vite été reprise par des internautes se revendiquant de «l’alt-right», un mouvement d’extrême droite américain qui s’est développé pendant l’élection présidentielle américaine. Une manifestation de soutien, prévue la semaine prochaine, est organisée par Jack Posobiec, militant pro-Donald Trump connu pour avoir relayé des documents volés à l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. De son côté, James Damore a accordé plusieurs interviews à des YouTubeurs ouvertement anti-féministes. Sur son nouveau compte Twitter, baptisé «@Fired4Truth» («viré pour la vérité»), l’ingénieur s’affiche avec un tee-shirt qui compare Google à un goulag, en référence aux camps de travail forcé en Union Soviétique. «Certaines pratiques de recrutement facilitent l’entrée de certaines personnes chez Google selon leurs origines et leur genre», a-t-il estimé dans une interview accordée à Bloomberg, sans donner plus de détails.

Harcèlement en ligne

L’affaire a provoqué de nombreuses réactions au sein de la Silicon Valley, déjà échaudée par plusieurs années de polémiques autour du manque de parité des entreprises de nouvelles technologies. Elle soulève aussi un débat autour de la liberté d’expression et de la place des conservateurs dans une industrie penchant plus souvent vers le parti démocrate. L’élection de Donald Trump et la montée du mouvement «alt-right» en ligne ont confronté les géants du Web à leurs paradoxes: défendre des valeurs de gauche en interne, tout en faisant respecter une liberté d’expression presque totale sur leurs produits. «Je suis un convervateur modéré et j’ai peur de partager mes opinions», expliquait un employé de Google anonyme dans une série de questions envoyées à Sundar Pichai, et révélées par le magazine Wired. «La voix qui compte ici, c’est la voix libérale. Comment faire en sorte que les employés comme moi se sentent acceptés, et pas seulement tolérés?»

Jeudi soir, Google a été forcé d’annuler une réunion au sujet du texte de James Damore. Sundar Pichai avait prévu de s’adresser aux 60.000 employés du campus de Mountain View. Plusieurs salariés ayant envoyé au préalable des questions à leur PDG, critiques de James Damore, ont vu leur identité révélée en ligne. Elles ont été victimes de menaces et de harcèlement en ligne. Les questions avaient été transmises à Sundar Pichai via un service de messagerie interne ; ces fuites pourraient donc provenir d’un employé de Google. Danielle Brown, vice-présidente du groupe en charge de la diversité, a été par ailleurs forcée de passer son compte Twitter en privé après avoir reçu de nombreux messages haineux. «La grande majorité d’entre vous soutient notre décision [de licencier James Damore]», a écrit Sundar Pichai, dans un mail envoyé à ses employés vendredi. «D’autres aimeraient qu’on en fasse d’avantage, ou ont peur de ne pas pouvoir s’exprimer librement au travail. Toutes vos opinions m’importent, et je veux les entendre.»

Certains comparent le cas James Damore au Gamergate. Ce mouvement antiféministe, né en 2014, se donnait à l’origine pour objectif de dénoncer la corruption dans la presse spécialisée dans les jeux vidéo et a donné lieu à de nombreuses actions violentes contre plusieurs figures féminines du milieu. «Ce genre de personnes gagnent la partie en changeant le sujet de départ», analysait Brianna Wu, développeuse et ancienne cible du Gamergate, dans une série de tweets publiés jeudi. «Déjà maintenant, on ne se demande plus pourquoi les femmes sont maltraitées dans l’industrie des nouvelles technologies, et on préfère s’interroger sur la liberté d’expression des conservateurs.»

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