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En Tunisie, la crise économique et sociale s’éternise

Manifestation, à Tunis le 12 janvier, contre la hausse de la TVA et la mise en place de taxes sur des produits alimentaires de base.

Manifestation, à Tunis le 12 janvier, contre la hausse de la TVA et la mise en place de taxes sur des produits alimentaires de base.
Crédits : SOFIENE HAMDAOUI / AFP

Manifestations, arrestations, échauffourées : la contestation a éclaté en Tunisie en janvier, à la suite du vote de la loi de finances 2018. « Les gens se sentaient appauvris mais sans pouvoir désigner de responsable. Le budget a été un déclencheur », souligne Michaël Ayari, spécialiste de la Tunisie à l’International Crisis Group (ICG), un centre de recherche.

Adoptée le 9 décembre 2017 par l’Assemblée des représentants du peuple, la loi prévoit une augmentation de la TVA d’un point, mais aussi des hausses de taxes sur certains produits essentiels. L’alourdissement général de la fiscalité intervient dans un contexte déjà marqué par une inflation galopante (6 %), qui a érodé le pouvoir d’achat des Tunisiens, et par un taux de chômage très élevé (30 % chez les jeunes). Sept ans après la révolution, « le pays n’a pas réussi à proposer un nouveau modèle de développement », résume Michaël Ayari.

La situation économique n’a cessé de se dégrader. « L’activité est faible, l’emploi est bas, les tensions sociales persistent, la composition des dépenses s’est détériorée, et les déséquilibres extérieurs sont prononcés », listait le Fonds monétaire international (FMI) dans un de ses derniers rapports (mai 2016). L’instabilité sociale et la menace terroriste ont frappé de plein fouet les secteurs du tourisme et de l’industrie extractive, découragé les investissements tandis que l’économie parallèle – donc non soumise à l’impôt – a explosé. Le déficit budgétaire s’élève à 6 % du PIB, la dette publique à 70 % du PIB, la croissance stagne à environ 2 % tandis que le déficit commercial a atteint un niveau record.

Concurrence de l’Asie

En 2010, à la veille du soulèvement contre la dictature de Ben Ali, le pays est pourtant stable économiquement, salué même comme un « bon élève » par les institutions internationales et les partenaires étrangers. La croissance du régime est alors assurée par le tourisme, les phosphates, le textile, mais aussi les industries mécaniques et électriques. Le pays jouit d’un bon niveau d’investissements directs étrangers (IDE), et dispose aussi des transferts d’argent des Tunisiens travaillant à l’étranger. L’envers du décor est moins reluisant. « En réalité, l’économie s’était affaiblie dès 2008 [le début de la crise en Europe, son principal partenaire], rappelle l’économiste Radhi Meddeb, qui poursuit : Surtout, la croissance était de mauvaise qualité, très inégalitaire et non créatrice d’emplois. »

La politique économique développée à partir des années 1990 est celle de la main-d’œuvre bon marché destinée à rendre la Tunisie compétitive en matière d’exportations, principalement dans le textile – même si, à partir des années 2000, elle subit la concurrence d’autres pays, devenus moins chers, notamment en Asie. Le modèle fonctionne parce qu’il est porté par un pouvoir autoritaire. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la centrale syndicale, assure aux travailleurs quelques augmentations et maintient le système en ordre. « Mais un tel fonctionnement n’est possible que dans le cadre d’un régime dur », souligne Michaël Ayari.

Avec la révolution, la parole se libère, y compris au sein des entreprises. Les travailleurs n’acceptent plus les conditions qui leur sont faites. Les grèves se multiplient, de même que les sit-in pour obtenir des emplois de fonctionnaires. Mais là où l’Etat bénaliste répondait aux velléités de revendications par la répression, les gouvernements post-2011 vont « acheter la paix sociale : l’Etat a embauché massivement », rappelle l’analyste d’ICG. La masse salariale de la fonction publique passe de 7 milliards de dinars (2,35 milliards d’euros) en 2010 à 15 milliards en 2018.

Lourdeurs bureaucratiques

L’Etat doit aussi faire face à la charge de son endettement croissant auprès des banques et des partenaires étrangers, et financer un coûteux système de subventions aux produits de base. La dette tunisienne grimpe et la monnaie, le dinar, perd de sa valeur depuis plusieurs années (– 20 % en 2017 par rapport à l’euro). Principale conséquence : Tunis a moins d’argent pour financer des projets de développement, notamment dans les régions de l’intérieur enclavées, historiquement marginalisées et en première ligne dans les contestations. Quant au flux d’investissements directs étrangers (IDE), il a reculé de plus de 40 % depuis 2012.

L’un des obstacles au dynamisme économique réside dans la lourdeur de la bureaucratie. La Tunisie reste une économie fermée, les autorisations administratives sont difficiles à obtenir, de même que l’accès au financement pour les PME. « Changer de modèle implique de modifier les conditions de production et de distribution de la richesse. Toute réforme a des gagnants et des perdants. Aujourd’hui, les potentiels perdants sont ceux qui profitaient du système antérieur. Ils sont puissants et très mobilisés », analyse l’économiste Radhi Meddeb.

Le chef de gouvernement, Youssef Chahed, nommé en août 2016, a été perçu plutôt positivement à ses débuts. Il a par exemple lancé une grande opération de lutte contre la corruption. Mais sa marge de manœuvre semble limitée. Le FMI, qui a octroyé en juin 2017 une nouvelle tranche d’aide de 314,4 millions de dollars (257,7 millions d’euros), exige en échange un certain nombre de réformes pour réduire les dépenses. M. Chahed fait surtout face à de fortes pressions politiques. La Tunisie est dirigée par une coalition de deux grands partis rivaux, Nidaa Tounes (dit « moderniste ») et Ennahda (islamiste). Cette stratégie du consensus a permis au pays d’avancer dans son processus de démocratisation, mais pas de répondre aux exigences économiques exprimées en 2011. « L’économie, ce n’est pas seulement de la technique, ce sont des arbitrages au service d’une vision politique. Comment deux partis aussi différents pourraient-ils se mettre d’accord sur un programme ? », interroge M. Meddeb.

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